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La première classe

Peu importe la langue d’enseignement de l’école, les communautés vivent toutes la rentrée scolaire avec la même effervescence. Les parents envahissent les commerces avec des chariots remplis d’enfants et en ressortent avec des sacs remplis de matériel scolaire. Le personnel enseignant décore sa classe et le tableau d’affichage du corridor avec la même excitation que s’il s’agissait de leur maison à l’approche du temps des Fêtes – la compétition avec les voisins et voisines étant sensiblement la même. Et les autobus scolaires quittent leur cachette secrète des mois d’été en s’ébranlant sur les routes comme de gros ours qui sortent d’hibernation, au désespoir des conducteurs d’automobiles qui ne s’en ennuyaient pas particulièrement.

Pourtant, une chose bien évidente distingue la rentrée scolaire à l’école de langue française de celle des autres. S’il m’a fallu des années à le comprendre, j’ai aujourd’hui le défi de l’expliquer en quelques mots.

J’avais fait toute ma formation en enseignement au secondaire, fortement motivé par le sentiment missionnaire d’être prédestiné à accompagner des ados confus. Je leur inculquerais les règles non moins confuses du participe passé et de son auxiliaire, avec ou sans complément, qui vient avant ou après, et ils lèveraient nonchalamment la main pour me demander si l’acné s’accorde au masculin pluriel.

En fait, la seule chose qui m’avait préparé à mon premier poste d’enseignement en deuxième année du cycle élémentaire était la perspective d’un emploi régulier. La première journée que j’avais planifiée a duré deux semaines, c’est tout dire. Je n’avais pas prévu qu’avant même de commencer une activité d’apprentissage j’aurais des nez à moucher et des lacets à attacher, sans compter les problèmes de billes perdues et de lunch qu’on a mangé à la pause du matin de sorte qu’on a plus rien pour le dîner.

Je n’avais également reçu aucune pratique pour me déplacer dans l’école avec mes élèves en rangée derrière moi. Lors de mes stages en enseignement au secondaire, le simple fait de le suggérer aux élèves aurait déclenché un éclat de rire général et les plus cool m’auraient tapé dans le dos en sortant pour me dire qu’ils l’avaient trouvé bien bonne.

Le premier jour, je perdis donc beaucoup de temps à compter mes élèves car j’étais obsédé par l’idée d’en perdre un quand on se déplaçait dans l’école pour aller au gymnase ou aux toilettes. Le deuxième jour, je devais déjà avoir l’assurance de Maman Cane et de ses canetons qui la suivent partout car ce qui devait arriver est arrivé : je perdis un élève.

Au retour de la récréation, le minuscule pupitre vide du petit Andy me fit l’effet d’un gigantesque trou béant dans le plancher de ma classe. Livide, pratiquement au seuil de l’apoplexie, je hurlai à ma collègue de la classe d’à côté de jeter un coup d’œil sur ce qu’il me restait d’élèves (!) pendant que je volerais au secours du petit Andy avec la rapidité d’un Clark Kent qui risque de perdre sa job à la fin de la journée.

J’ouvris la porte qui donnait sur la cour de récréation et fit peur aux quelques goélands qui célébraient la rentrée scolaire à leur façon. Personne. Comme on pouvait avoir accès au stationnement à partir de la cour, je m’aventurai de ce côté. Andy, haut comme trois pommes, était bel et bien entre deux autos. À me voir la mine déconfite, je suppose qu’il comprit qu’il me devait des explications et je n’eus pas à poser de question.

« J’attends mon maman. Mon maison c’est loin. Je veux mes amis », eut-il le temps de m’expliquer avant un déluge de larmes.

J’eus une pensée pour mes collègues qui avaient une formation en enseignement à l’élémentaire et me demandai si le cours de Mouchage 101 faisait partie des cours obligatoires ou des cours optionnels de leur baccalauréat. Je me fis le serment de me munir dorénavant de mouchoirs, ceux-ci m’apparaissant comme des outils essentiels du haut de mes deux jours d’expérience au cycle élémentaire.

Dès que j’eus une minute de libre, je contactai les parents d’Andy pour les aviser de la petite escapade de fiston. C’est sa mère qui répondit au téléphone. Elle ne parlait pas français et je ne parlais pas beaucoup anglais. Laborieusement, je lui expliquai ce qui s’était passé. Très calme – définitivement beaucoup plus calme que moi – elle m’apprit qu’Andy habitait très loin de l’école francophone. Tous les amis de son quartier se rendaient à l’école anglaise située à deux pas de leur maison. Andy avait beaucoup de difficulté à comprendre pourquoi il devait prendre l’autobus et se taper un trajet de quarante-cinq minutes matin et soir pour se rendre à une école où il ne connaissait personne.

La mère poursuivit en précisant que c’était une décision qu’elle avait prise quand il était tout petit. Son mari, le père d’Andy, était francophone, mais sa carrière dans la marine l’obligeait à quitter le foyer plusieurs mois par année : Without the French School, Andy would not be able to speak French to his father when he returns (« Sans l’école française, Andy ne serait pas capable de parler français avec son père à son retour »).

Pour Andy, la goutte qui avait fait déborder le vase, c’était d’avoir un homme comme enseignant. Tous ses amis de l’école anglaise avaient UNE enseignante… pas UN enseignant! Pour le réconforter, elle lui avait promis d’aller le chercher à la fin de la journée. Andy avait tout simplement décidé d’attendre dans le stationnement que sa mère arrive. À la pause du matin…

L’épisode du petit Andy a été pour moi la première de nombreuses prises de conscience de la réalité des écoles de langue française en contexte minoritaire. En effet, la rentrée scolaire se ressemble dans tous les coins du pays, peu importe la langue d’enseignement. Cependant, les enfants qui fréquentent l’école de langue française ont tous une raison d’être à cette école en particulier. Leurs parents, ou l’un d’eux, l’influence d’un proche, des racines perdues, sont tant de raisons pour faire en sorte que les enfants qui fréquentent nos écoles n’iront pas à l’école du voisinage, parfois située à deux pas de chez eux, et prendront l’autobus pour un trajet, parfois long, matin et soir, pour se rendre à l’école de langue française.

En ce temps de l’année où les autobus reprennent leurs circuits de cueillette, où les centres commerciaux remplacent les montagnes de fournitures scolaires par des citrouilles ou des sapins de Noël, souvenez-vous que quelqu’un, quelque part, a choisi l’éducation en français pour ces enfants aux frimousses curieuses. Ces derniers ne demandent pas mieux que de vivre une aventure scolaire exaltante qui leur donnera toutes les raisons de vouloir faire une place de choix au français toute leur vie durant.

Et si vous faites partie du personnel enseignant, n’oubliez pas de les compter de temps en temps pour ne jamais en perdre un seul : ils sont l’avenir de notre langue.

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