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Bâtard, les élèves parlent anglais dans le corridor!

Je suis né dans un petit coin du Nouveau-Brunswick où, à l’époque, la langue française prédominait dans toutes les sphères de la vie sociale. Les ondes radio nous arrivaient de la Gaspésie et je déjeunais au son des prières de l’abbé Lionel Boisseau [1] en direct du Mont Saint-Joseph à Carleton. Il en était de même pour la télé et mes compatriotes acadiens de la région se souviendront que nous bavions tous devant les annonces publicitaires de Flam de Chandler, le premier magasin à grande surface que nous découvrions.

Même quand les antennes télé ont augmenté leur puissance pour nous offrir une première chaîne de langue anglaise, nous ne la syntonisions jamais pour une raison toute simple : on ne comprenait rien à ce qui s’y racontait. Par ailleurs, l’idée même de troquer Bobino et La Boîte à Surprise [2] pour quoi que ce soit d’autre aurait été impensable.

J’ose affirmer que le premier agent d’assimilation identifiable nous est arrivé par The Price is Right  [3]. Le petit village d’irréductibles Acadiens qui jusque-là résistait encore et toujours à l’envahisseur s’est tout à coup mis à s’intéresser au jeune et fringant Bob Barker, l’animateur de ladite émission. Nous ne comprenions toujours pas, mais nous pouvions « lire » les montants d’argent affichés que pointaient des greluches en robes de soirée. Et il ne fallait pas être bien malin pour comprendre que l’estimation de la personne invitée à jouer lui permettait de gagner une Ford Pinto… ou non.

Quand j’ai quitté mon Nouveau-Brunswick natal, j’étais francophone à l’os, j’étais imprégné de français jusqu’au trognon. Rien ne m’avait préparé à ce qui m’attendait.

Le trognon, the apple et l’enseignant

En même temps que je découvrais les joies de l’enseignement, j’apprenais à vivre dans un milieu majoritairement anglophone. Entendre de l’anglais partout dans la ville n’était pas surprenant, évidemment. Il en était tout autre des corridors de l’école où cette « anomalie » fut un véritable choc auquel j’attribue mes premiers cheveux blancs.

Ma naïveté d’alors me chuchota une solution toute simple : j’allais leur dire de parler français et l’affaire serait vite réglée. Ce plan inébranlable ne donna pas tout à fait les résultats escomptés et cette fois, c’est l’instinct naturel qui me dicta une variante de la stratégie initiale : quelques décibels de plus. Je ne leur dirais pas, je leur hurlerais de PARLER FRANÇAAAAIIIIS!

J’obtins enfin un résultat! Plus je criais fort, plus mes élèves parlaient bas – en anglais – pour que je ne les entende pas. La relation inversement proportionnelle, quoi. Ainsi, je pouvais marcher comme un paon parmi des spectres chuchotants pour me rendre à ma salle de classe. C’était à mourir de rire, dans le genre triste à en pleurer.

L’école, petite bulle

L’évaluation d’alors quant au rendement des élèves prévoyait une case pour la communication orale des élèves. Quand le premier trimestre tira à sa fin, je fis donc les compilations des scores des élèves dans ce domaine. Clairement, nous avions un problème, mais celui-ci s’accentua encore davantage quand j’eus à évaluer les compétences orales de la petite Danielle (la cousine d’Andy*, vous l’aurez deviné…).

Danielle avait été absente pour la majorité des présentations orales et avait participé à trois travaux de groupe… où elle tenait une affiche en souriant pendant que les autres faisaient ladite présentation. Pour l’art de s’esquiver, elle aurait rendu Houdini jaloux.

Deux options s’imposaient à moi : faire l’autruche ou attraper cet oiseau muet par le cou et l’amener à hululer en français comme une chouette. Après m’être rongé les ongles vernis d’inexpérience, il me vint à l’esprit que le problème du corridor était plus-que-vaguement lié aux faibles résultats de mes élèves en communication orale. Pour plusieurs d’entre eux, l’école était le seul milieu de vie en français de la région. Combien d’entre eux réussissaient, dans une semaine normale, à n’articuler que quelques mots essentiels de français? Bonjour monsieur, oui, non, je ne sais pas, et est-ce que je peux aller aux toilettes permettaient-ils à la majorité des danielles de ma classe de se tirer d’affaires? Avec si peu d’occasions d’expérimenter des situations réelles de communication en français, comment diable pouvais-je espérer de meilleurs résultats?!

Une amie-sorcière m’a appris un jour que la pire chose à faire quand on ne sait pas quoi faire… est de ne rien faire. Je décidai de plonger.

Au secours!

Le lendemain matin, je rangeai le programme d’études dans un tiroir pour la durée de mon premier cours.

Crayons à la main, prêts pour la dictée du jour, les élèves surpris entendirent parler, pour la première fois, mon cœur de pomme d’enseignant : « J’ai besoin de votre aide », commençai-je.

Puis je leur ai tout déballé. L’évaluation, la communication orale, l’école comme petite  bulle francophone, le corridor, le est-ce que je peux aller aux toilettes, les bulletins. Sans m’y attendre, je m’entendis dire (et eux aussi l’entendirent) ce à quoi je n’avais jamais pensé avant. Le français n’était pas que la langue de l’école, c’était aussi la raison qui donnait un sens à ma carrière d’enseignant. C’était ma raison d’être là, devant eux, tous les matins. Quand ils choisissaient de parler une autre langue en ma présence, dans l’école, dans la petite bulle, c’est comme s’ils se moquaient… de ma raison d’être.

Ouch.

J’y étais allé un peu fort. Ou peut-être pas.

Dans les jours qui suivirent, je n’entendis que du français autour de moi. Parfois laborieux, mais du français quand même. Bien entendu, Danielle ne faisait que sourire, mais qu’à cela ne tienne, c’est ce que je faisais aussi.

Chassez le naturel et il reviendra au galop. Je n’étais pas dupe et l’usage du français variait selon les humeurs, ou plutôt selon mes humeurs au dire des élèves. En effet, quand je leur demandai ce qui faisait fluctuer l’usage du français dans l’école, c’est Dominique qui se fit la porte-parole du groupe :

— Monsieur, on aime ça quand tu nous fais des pep-talks. Ça nous encourage à parler français.

Curieux de connaître leur définition d’un pep-talk, je leur demandai de m’expliquer en quoi consistait la chose.

Le fait est que j’avais pris goût à « tasser mon programme d’études » pour parler de tout et de rien avec mes élèves : le livre que j’étais en train de lire, le film que je me préparais à aller voir, l’épicerie où j’avais rencontré la mère d’Andy, ma cousine qui passait son temps au téléphone… Bref, du grand n’importe quoi. Tout ça, pour mes élèves, tombait curieusement dans la catégorie pep-talk.

Si je ne comprenais toujours pas ce qu’ils entendaient par là, je savais cependant que j’en tirais des bénéfices. Je continuai dans la même veine. Je compris plus tard que ces discussions qui n’avaient pourtant rien du ton d’un pep-talk étaient en fait des occasions pour mes élèves de prendre conscience de la place qu’occupait le français dans ma vie. L’accroissement de l’usage du français était intimement lié à une question de respect pour la personne qui se cachait derrière l’enseignant, et que je leur révélais au fil des soi-disant pep-talks.

Du corridor à la classe

La question de l’anglais parlé dans les corridors est complexe et de nombreux facteurs y sont liés. Amorcer des échanges empreints de sincérité sur la question est cependant un premier pas dans la bonne direction. Je l’affirme avec certitude.

Tentez l’expérience et peut-être que, comme mes élèves et moi, vous y prendrez goût!

 

Note : J’ai volé le titre de cette chronique à un jeune enseignant originaire du Québec qui s’était retrouvé dans une école de l’Ouest canadien. C’était l’expression qu’il avait utilisée quand il avait réalisé que les élèves ne parlaient pas français dans les corridors de l’école. Elle exprime à la fois le constat et le désarroi. Merci Patrick!


*Si vous avez lu d’autres chroniques de Ronald, vous aurez compris que « Andy » est un prénom fictif pour tenter de protéger l’anonymat des personnes que j’ai côtoyées tout au long de sa carrière.


[1] Curé de New Carlisle, l’abbé Boisseau a été à la barre d’une émission radiophonique de méditation religieuse de 1940 à 1987, établissant ainsi un record de durée au Québec.

[2] Bobino et La Boîte à Surprise sont des émissions québécoises pour enfant qui ont été diffusées respectivement de 1957 à 1985 et de 1956 à 1972.

[3] The Price is Right est un jeu télévisé américain présent sur les ondes télévisuelles depuis 1956. Bob Barker en a été l’animateur de 1972 à 2007.

 

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