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Coke ou Pepsi?

« Tout le monde est remplaçable », dit le vieil adage populaire. S’il y a un fond de vérité là-dedans, ce n’est cependant pas toujours le cas.

J’étais à l’époque responsable de trouver des personnes suppléantes en cas d’absence d’un membre du personnel enseignant. S’il était relativement facile de remplacer la plupart d’entre eux, il en était tout autre de l’enseignant de musique. Quand mon téléphone sonna tôt le matin et que j’entendis sa voix enrouée au bout du fil (eh oui, mon téléphone avait un fil!), je savais qu’il n’avait pas de bonnes nouvelles pour moi. Mon premier réflexe fut de raccrocher et de faire comme si de rien n’était. Ce que je ne fis pas, bien entendu.

Comment trouver à 7 h du matin la perle rare qui peut jouer du piano d’une main et du trombone de l’autre, tout en chantant et en maintenant un climat de classe enjoué pour les cent cinquante élèves qui défileraient dans la salle de musique ce jour-là? Je fis quelques tentatives d’appels à partir de ma liste de personnes suppléantes pour toutes les entendre refuser. La dernière fut prise d’un fou-rire nerveux et raccrocha.

Il ne restait qu’une seule solution. Les élèves auraient ce jour-là un suppléant qui ne savait pas faire la différence entre un tambour et une casserole et qu’ils supplieraient à genoux de ne pas chanter : moi.

En route vers l’école, je concoctai un plan de survie. Je leur montrerais des vidéos de musique, tout simplement, en leur demandant de prendre des notes sur leurs impressions. Pédagogiquement, je n’étais pas très fier de moi. Autrement, je me trouvais brillant d’avoir trouvé une solution si rapidement.

Du plan à l’action

— Des vidéos en français?, s’écrièrent-ils tous en chœur comme si j’allais les torturer.
— Euh… ben oui.
— Beurk, on n’aime pas ça la musique en français, enchaîna celui qui s’était fait porte-parole de mes souffre-douleur.

Mon amie Adrénaline répondit à ma place :

— Ouin, je sais que vous aimez pas ça. Mais je vais juste vous en montrer trois et tout ce que vous aurez à faire, c’est de me dire pourquoi vous les aimez pas, l’entendis-je dire.

Après avoir obscurci la salle et mis en branle le visionnement des trois vidéos qu’Adrénaline leur avait promis, j’allai m’asseoir au fond de la salle dans un genre de torpeur en me demandant comment j’allais étirer tout ça jusqu’à la fin du cours. Trois vidéos, ça dure à peine dix minutes. Un cours de musique, cinquante-cinq. L’éternité quoi…

Lorsque je rallumai les lumières de la classe, les élèves étaient affolés. Ils avaient détesté la première vidéo au plus haut point. J’avais quarante minutes à tuer; je leur demandai pourquoi ils l’avaient rejetée si vite.

— C’est du copiage, monsieur.
— C’est la même chose qu’une vieille vidéo de Janet Jackson.
— Ouin, la même boucane, la même tite-danse.
— C’est juste la chanson qui était en français.

Je ne me souviens pas qui avait copié la Jackson, mais je me souviens avoir souhaité intérieurement qu’aucun de ces élèves ne devienne un jour juriste en droits d’auteur.

Ils avaient donc unanimement éliminé cette première vidéo. Qu’en était-il des deux autres? Même si j’avais repris le contrôle d’Adrénaline, elle me poussa à leur demander laquelle ils avaient « moins aimée » parmi les deux autres. Il y eut une certaine hésitation, quelques chuchotements, et ils se sont mis d’accord que la troisième ne valait pas mieux que la première.

Il restait donc la deuxième. J’eus l’audace de suggérer que s’ils avaient éliminé la première et la troisième, c’est donc que la deuxième vidéo était la « moins pire » des trois? Hochements de têtes hésitants, regards suspicieux entre eux et finalement un signe d’approbation dodelinant du genre de celui qui s’est fait prendre au piège.

La discussion qui suivit fut animée au point que j’étais un peu déçu d’entendre la cloche sonner, annonçant la fin du cours.

Ce jour-là, je doute que les élèves aient appris grand-chose de musical. Quant à moi, je reçus une leçon que je n’étais pas près d’oublier et qui eut un impact important sur le reste de ma carrière. Ces jeunes ne voulaient rien savoir d’une langue française qui copie ce qui se fait en anglais. Si l’école veut stimuler leur intérêt pour le français, le filon résiderait-il dans la différence?

Quand on a le choix

J’ai vite associé l’expérience que je venais de vivre à l’une de nos principales préoccupations comme école : la décision d’un grand nombre de nos élèves de switcher à l’école de langue anglaise, particulièrement au cours des premières années du secondaire.

À l’époque, une publicité à la télé m’est apparue comme un signe. Des personnes les yeux bandés devaient tenter de deviner si on leur faisait boire du Coke ou du Pepsi. La stratégie de Pepsi était de convaincre le monde que leur produit était aussi bon que celui de leur compétiteur… parce qu’il goûtait la même chose. Vraiment?!

Je me suis mis à observer en quoi notre école était « différente » des autres. Nous avions moins de ressources, un moins grand nombre d’élèves, et la contribution communautaire ne pouvait certes pas se comparer à celle de la majorité. Lors des entrevues avec les élèves qui nous quittaient, j’entendais souvent qu’à l’école anglaise, « ce serait la même chose, mais plusse ». N’étions-nous, aux yeux des élèves, qu’une pâle copie de l’école anglaise avoisinante? Dans notre milieu majoritairement anglophone, étions-nous le Pepsi qu’on essaie de faire avaler dans un milieu où c’est le Coke qui prévaut depuis la nuit des temps?

Vive la différence!

Au fil des années qui suivirent, j’ai développé la conviction que la croissance exponentielle que nous souhaitons tous pour l’école de langue française passe par ce que nous offrons de différent à nos élèves. Des programmes d’études (trop souvent copiés de documents anglais), aux manuels scolaires (souvent traduits), en passant même par le plan architectural des écoles (oui, oui) et la pédagogie (la PELF, vous connaissez?), le succès de l’école de langue française sera assuré par ce qui la distinguera. Imaginez pour un instant un jeune de nos écoles qui retourne dans son quartier pour entendre ses amis de la majorité anglophone lui dire « Wow! That’s how it works in your school? You’re sooooo lucky! » (Wow, c’est comme ça que ça se passe à ton école? T’es teeeeellement chanceux!)

Rien ne me fait plus plaisir que de voir des ministères, des conseils scolaires, des écoles et, bien entendu, des membres du personnel des écoles, prendre des initiatives qui sortent de l’ordinaire et qui se distinguent clairement de la masse. J’ai eu l’immense privilège de me rendre dans presque tous les coins de la francophonie canadienne et ce ne sont pas les exemples qui manquent.

Penser hors des sentiers battus est notre destinée et j’ai toutes les raisons de croire que nous sommes sur la bonne voie. Et si on repensait l’école de langue française?

 

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